26 августа 2008

Bertrand Badie, professeur à Science Po : la guerre en Géorgie

Jean-Louis de Brisbane : L'intervention russe en Géorgie ne sonne-t-elle pas le glas de la norme déjà compromise de la responsabilité de protéger?
Bertrand Badie : La norme était déjà compromise depuis fort longtemps. Elaborée au tournant du siècle, elle marquait le point d'aboutissement d'un optimisme excessif qui s'inscrivait dans le sillage de la chute du "mur". Le jeu de puissances a rapidement repris ses droits. Déjà le Kosovo marquait une ambiguïté dont on retrouve la configuration de manière totalement inversée avec la Géorgie. En fait, deux éléments sont vite venus perturber cette logique de responsabilité de protéger. D'une part, on a trop vite oublié que cette doctrine nouvelle devait ouvrir à une diplomatie généreuse de prévention telle qu'elle était prévue prioritairement dans le rapport Evans Sahnoun qui, en 2001, avait officialisé le concept en question. Dès lors que la logique de prévention était marginalisée au profit de celle d'intervention, l'idée même de protection était déjà largement émoussée et devenait paradoxalement synonyme d'intervention militaire.
D'autre part, celle-ci, à mesure qu'elle se banalisait, réclamait le maximum d'efficacité que seul un bras séculier puissant pouvait assurer. Ce fut un atout certain pour recycler les plus grandes puissances, confirmer le leadership des Etats-Unis et aider d'autres puissances à demeurer actives sur la scène internationale : la tentation pour la Russie était évidemment très grande.

bol : La diplomatie européenne peut-elle être efficace alors qu'elle est divisée et que la Russie compte sur cette division ?
Bertrand Badie : Evidemment, cette division est vite apparue. Il faut quand même noter qu'elle ne suit pas les pointillés de la crise irakienne de 2003. On est frappé notamment de constater que l'Italie de Berlusconi ne suit pas la même logique d'alignement fort sur Washington. Pour l'instant, cette division ne distingue que certains Etats de l'Europe orientale, surtout les Etats baltes et la Pologne, et rien n'indique que cette prise de position soit suivie d'autres recouvrant la même vigueur, y compris parmi les Etats européens fidèlement alliés à Washington. Rien ne permet donc de dramatiser cette division de l'Europe. Il faut au contraire noter que ce type de crise peut offrir à l'Union européenne une occasion forte de se distinguer, de relancer sa diplomatie et sa capacité d'intervention sur la scène internationale. De ce point de vue, nul ne conteste que le partenariat avec la Russie constitue un élément crucial qui remonte fort loin dans le temps et qui devrait se réactiver. Les liens d'interdépendance entre la Russie et l'UE sont tels que Moscou a tout intérêt à ménager les capitales européennes, à montrer à son partenaire américain qu'il sait et qu'il veut tenir compte de leurs options, tandis que l'Europe a tout avantage à envoyer des signaux forts de partenariat à Moscou. Peut-être que le fond du problème diplomatique de cette crise, c'est qu'il n'y a pas d'enjeux internationaux à propos desquels l'Europe et les Etats-Unis sont objectivement sur des bases si éloignées.

Utilisateur2 : Les intérêts européens sont-ils fondamentalement différents avec d'une part l'impératif de stabilité du Caucase du Sud et de l'autre la nécessité de maintenir des liens avec la Russie ?
Bertrand Badie : On ne peut aborder cette question qu'en remontant un peu dans le temps. L'éclatement de l'URSS a donné lieu à un travail de construction politique qui n'est pas terminé. Ce qui est vrai du Caucase risque de l'être demain de l'Ukraine, peut-être du Belarus, et peut-être des républiques d'Asie centrale. La crise géorgienne est en fait d'une très grande banalité : c'est celle qui accompagne toute construction inachevée d'un Etat sur un territoire dont le montage stalinien ne correspond à aucune réalité sociopolitique stable. Ce que l'on appelle la stabilité du Caucase passe ainsi par un processus particulèrement complexe et périlleux de redéfinition territoriale des Etats concernés : on est en réalité très près de la question des Balkans. L'intérêt de tous, non seulement l'Europe et la Russie mais aussi les autres voisins (Turquie, Iran...), est de parvenir à une stabilisation du processus de construction étatique, dont on peut parier qu'il débouchera sur d'autres évolutions de la configuration territoriale des trois Etats concernés (Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie). Et peut-être de la Russie elle-même. Cette extrême fragilité n'a de solution que dans une forme minimale de consensus. Personne du côté des Etats n'a donc intérêt à susciter des logiques de déstabilisation violente. De ce point de vue, l'Union européenne, et en particulier la présidence française, a fait ce qu'il fallait faire : parvenir à arrêter l'incendie, sachant que le plus dur est de régler ce problème quant au fond. Mais je ne vois pas en quoi un règlement du fond du problème opposerait Russie et Europe : il est faux de penser, comme on le fait trop souvent, que la Russie a des ambitions annexionistes. Ce qu'elle cherche avant tout, c'est à être admise comme interlocuteur privilégié dans tout processus de règlement. On ne voit pas en quoi cette reconnaissance de la puissance russe comme puissance régionale porterait atteinte aux intérêts de l'Europe, bien au contraire. C'est même d'un certain point de vue le contraire qui s'est passé. Le petit, le "faible", la Géorgie, s'était bel et bien lancé dans un processus actif de déstabilisation et de remise en cause d'un statu quo datant de 1992 (accord de Dagomys), confiant dans sa capacité de pression sur son allié protecteur américain. Nous assistons une nouvelle fois à la déstabilisation du fort par le faible et à une sorte de pression du petit sur le grand pour l'engager, même contre son gré, dans un processus de défi à l'ordre établi dont le géant ne voulait probablement pas.

jeanseyb : Le concept d'intégrité territoriale n'est-il pas la principale cause des conflits, et ce, depuis toujours ?
Bertrand Badie : Le principe d'intégrité territoriale n'a évidemment aucun fondement profond en dehors de sa nature de convention. On sait qu'il n'y a pas de territoire naturel. On sait aussi qu'il est impossible de construire des territoires ethniquement purs. On sait également que la nation ne fait sens que lorsqu'elle reconstruit sur un plan purement politique et citoyen le cadre territorial totalement artificiel et aléatoire dont s'est doté un Etat.
Cette absence de légitimité des territoires qui débordent rarement de leur nature purement conventionnelle rend les découpages non seulement aléatoires, mais sujets à toutes les contestations venant de toutes les minorités qui s'inventent au fil des histoires, ou qui reconstruisent un lointain passé. Dès lors, notre jeu international contemporain est marqué par une tension incessante, et même grandissante, entre une convention dont le monde a besoin pour survivre, mais qui apparaît de plus en plus fragile et contestée, et des aspirations identitaires qui ne peuvent que contrarier ces artifices.
C'est probablement là que nous trouverons pour l'avenir la source essentielle des conflits : plus on avancera dans le temps, plus le système international aura besoin de reproduire et protéger ce principe. Mais plus, aussi, toute faiblesse des Etats se traduira par une revendication territoriale issue d'une minorité mécontente et frustrée, plus ou moins manipulée de surcroît par un voisin qui aura tôt fait de découvrir le parti qu'il pourra en retirer. Jamais l'opposition n'aura été ainsi si forte entre le club des Etats et l'effervescence croissante des sociétés. Plus les sociétés seront actives – et là, la pente ne peut pas s'inverser –, plus le principe territorial sera malmené. Les gouvernements occidentaux seraient bien avisés de s'en rendre compte et de ne pas fétichiser à la hâte un principe qui ne correspond en fait qu'à une convention précaire.

Utilisateur2 : Y a-t-il réellement un lien de cause à effet entre l'indépendance accordée au Kosovo et les événements récents au Caucase Sud ?
Bertrand Badie : Evidemment, on est tenté de faire le rapprochement et de trouver même des ressemblances frappantes que les dirigeants russes ont probablement en tête, essayant de laver l'affront kosovar dans une revanche géorgienne. L'ancien dirigeant géorgien Zviad Gamsakhourdia ressemblait beaucoup à Milosevic : même teinture nationaliste, même réflexe consistant à abolir d'un trait de plume l'autonomie du Kosovo pour l'un, celle de l'Ossétie du Sud pour l'autre, et cela à deux ans d'intervalle ! A partir de ce parallélisme, qui révèle à nouveau cette tension permanente entre construction des Etats et résistance des sociétés, le même enchaînement peut être remarqué. Milosevic, comme Gamsakhourdia et ses successeurs, se heurtent rapidement au jeu d'une superpuissance : les Etats-Unis dans un cas, la Russie dans l'autre. Dans un cas comme dans l'autre, la communauté internationale intervient en ordre dispersé et sur le mode de la division. Dans les deux situations, le clivage Est-Ouest vient vite se substituer à la régulation internationale qui aurait dû découler du principe de responsabilité de protéger. Avec le Kosovo, l'histoire se termine par l'éloge du droit des peuples par les Etats-Unis et leur refus de privilégier le principe d'intégrité territoriale. Avec la Géorgie, la Russie se fait à son tour contre Washington le défenseur de la cause des minorités, et récuse le principe d'intégrité territoriale qu'elle mettait en avant pour s'opposer à l'indépendance du Kosovo. On ne peut pas faire mieux dans la caricature, autant à Washington qu'à Moscou : belle leçon d'humilité devant la rigueur de principes internationaux qui en fait se contredisent. Vieux remake d'une histoire qui a maintenant plus de quatre-vingt-dix ans et qui rappelle que l'intégrité territoriale et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes sont des principes totalement incompatibles auxquels on demande de fonder de manière stable et complémentaire l'ordre international !

yann : La nouvelle configuration de l'Europe avec ces micro-Etats qui fleurissent partout est-elle une menace pour la paix en Europe ?
Bertrand Badie : En soi, des "micro-Etats" ne sont pas plus dangereux que de vastes ensembles instables, divisés entre minorités qui risquent de s'affronter à tout moment. L'intégration régionale a même pris son envol dans notre monde contemporain pour corriger cette irréductible tendance à la fragmentation. Il s'agit là d'un effet pervers de la mondialisation : plus les collectivités sociales sont interdépendantes les unes des autres, plus elles cherchent à affirmer leur particularisme et leur identité. Cette logique de fragmentation a donc un bel avenir devant elle, et c'est bien pour cela que les processus de construction régionale sont utiles, et même fonctionnels dans notre monde contemporain. Je persiste à penser que le danger le plus grand aujourd'hui tient au risque croissant de guerre civile à l'intérieur des Etats. Tout se jouera en réalité dans la capacité de l'Europe de savoir réellement intégrer les populations qui en relèvent, et de parvenir peu à peu à une véritable régulation de leurs conflits : la très lente mais réelle extinction du conflit irlandais, la dissipation de la question catalane sont là pour montrer que le jeu de l'intégration régionale est de ce point de vue plus performant que la mécanique rigide qui préside à la construction des Etats-nations. D'où, effectivement, le malheur qui frappe le Caucase, zone extérieure à tout processus réel d'intégration régionale, du moins pour l'instant. Le seul rêve d'avenir que l'on puisse habiliter pour ces populations est une intégration future dans le respect des diversités, mais le processus sera évidemment pour le mieux très long.

poncho : La marche forcée vers l'OTAN ne risque-t-elle pas de diviser profondément l'Europe, plus qu'une supposée conquête russe ?
Bertrand Badie : C'est bien évidemment là que se situe le problème. Nous ne cessons de vivre les effets ravageurs d'une otanisation précipitée et peu contrôlée de toutes les zones conflictuelles qui affectent notre système international contemporain. Le traité de l'Atlantique Nord, qui avait pour vocation de contenir la menace soviétique, évolue depuis 1990 vers une identité nouvelle quelque peu ambiguë et incertaine dans ses conséquences. Peu à peu, on a vu surgir ce "global NATO" qui déborde très largement du cadre atlantique jusqu'à prétendre concerner la planète tout entière. On parle ainsi à terme de l'adhésion du Japon ou de l'Australie dans cet ensemble atlantique ! Cette globalité des fonctions déborde aussi des objectifs initiaux, assurer la sécurité de l'Europe occidentale ; elle inclut différentes fonctions de nature politique, économique, sociale... Elle se présente comme un multilatéralisme sélectif destiné même à se substituer aux Nations unies en cela qu'elle est jugée plus maniable et plus ordonnée. Mais il reste que ses interventions dans le monde viennent apporter, même si l'objectif n'est pas recherché, une connotation nouvelle à tous les conflits auxquels elle s'intéresse : ceux-ci se trouvent recomposés, reconstruits, parfois réinventés autour d'un clivage Est-Ouest qui se trouve comme ressuscité pour la circonstance. Ce qui est grave alors, c'est que le conflit change de sens : l'intervention ne peut plus se faire au nom de la communauté internationale, mais se réalise désormais à l'initiative d'une partie de celle-ci, soigneusement rangée sous la bannière et le leadership des Etats-Unis. C'est exactement ce que recherchent les mouvements de guérilla, qui se transforment du même coup en acteurs de résistance à la domination occidentale. D'interne, le conflit devient international ; les rivalités de clans se convertissent en actions de résistance contre l'étranger, de surcroît occidental, chrétien, et donc si facile à dénoncer. L'otanisation des conflits a réussi à faire naître un peu partout, et notamment aujourd'hui en Afghanistan, des formes de conflictualité qui renouent avec les guerres coloniales, celles-là même que le faible a intérêt à voir renaître pour donner un artifice de légitimité à des causes souvent dérisoires ou répréhensibles. C'est exactement ce qu'il ne fallait pas faire.

Marc Foglia : Lors du prochain sommet de l'Union, à Bruxelles le 1er septembre, les Etats baltes devraient demander des garanties aux autres pays membres, et défendre une ligne de conduite inflexible à l'égard des positions de la Russie en Géorgie. En effet, ces pays (la Lettonie par exemple) abritent une minorité russe. Leur crainte est que les Russes interviennent pour "protéger" leurs minorités. Pensez-vous que l'Union européenne serait capable d'intervenir militairement aujourd'hui, si ce cas se produisait ?
Bertrand Badie : Evidemment, une intervention russe de la nature de celle qu'on a connue en Géorgie et qui se produirait dans les Etats baltes obligerait de façon mécanique à une réaction militaire de l'Union européenne, mais aussi de l'OTAN, puisque les trois Etats baltes sont membres de ces deux organisations. Moscou le sait très bien et se gardera donc de ce genre d'initiative. C'est aussi pour cela que M. Saakhachvili réclame avec tant d'insistance l'admission de son pays dans l'OTAN. C'est aussi pour cette raison qu'il convient de ne pas se méprendre sur l'attitude russe : Moscou a de bonnes raisons de craindre une prise en tenaille par l'OTAN si un jour la Géorgie rejoint l'Alliance atlantique. On comprend que les dirigeants russes sont prêts à tout pour empêcher la complète otanisation de leur périphérie, sachant qu'une fois celle-ci réalisée, leur marge d'autonomie aura pratiquement disparu. Est-ce bien là l'intérêt de l'Europe ? Celle-ci trouve-t-elle des avantages à isoler à ce point une Russie qui restera pour longtemps une puissance militaire majeure ? Cette mise en quarantaine ne peut avoir mécaniquement qu'un effet conflictuel et reconstituer artificiellement ce clivage Est-Ouest qui n'a plus lieu d'être. C'est ici l'autre faiblesse de l'otanisation du monde que de conduire automatiquement à désigner un ennemi et à donner à tous les conflits auxquels il toucherait une dimension internationale qui, du coup, les rendrait insolubles.

hibou : Le pis à craindre pour l'Europe et les Etats-Unis, ne serait-il pas une alliance entre la Chine et la Russie ?
Bertrand Badie : Nous sommes déjà bien engagés dans cette voie. Le groupe de Shanghai a clairement progressé dans sa capacité d'intégration, conforté en cela par les républiques d'Asie centrale, qui sont revenues d'une perspective autrefois caressée d'alliance américaine. La manière dont la diplomatie occidentale traite maladroitement Pékin et Moscou en leur infligeant la même punition, c'est-à-dire en les marginalisant dans tous les grands dossiers internationaux, en leur dispensant conseils et injonctions, en les excluant notamment par le biais de l'OTAN du traitement des grands conflits contemporains, ne peut à terme que rapprocher les deux géants de l'Eurasie. A cela s'ajoute que bien des éléments qui alimentaient autrefois la dispute entre Pékin et Moscou ont disparu, tant sur le plan idéologique que du point de vue de la concurrence des partis communistes et de la compétition mondiale entre leaders. N'oublions pas, enfin, que l'Iran a été admis comme observateur au sein du groupe de Shanghai, belle perspective pour les alignements futurs dans les conflits les plus délicats...

LEMONDE.FR | 18.08.08 | 16h13 • Mis à jour le 26.08.08 | 13h39
L'intégralité du débat avec Bertrand Badie, professeur à Science Po, mardi 26 août, à 10 h
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